jeudi 30 octobre 2008

En retard

JAY REATARD
Matador Singles '08

Jay Reatard bénéficie en ce moment d'un petit buzz indé habituellement destiné aux nouveaux "meilleurs groupes du monde". Pourtant cet originaire de Memphis de 28 ans est loin d'en être à ses débuts et a fait partie de nombreux groupes et side-projects punk. Citons, plus pour la forme que pour le rappel parce que tout ça reste quand même très underground, The Lost Sounds, Bad Times, Finale Solution ou encore The Reatards. D'où son surnom. Parce que Jay Reatard vient de ce genre de famille punk-rock où tout les membres du groupe adoptent le même nom. Comme les Ramones ou les Oblivians (deux influences que l'on retrouve dans sa musique). Et c'est d'ailleurs par l'intermédiaire de Eric Oblivian que Jay Reatard va être découvert. Après avoir sorti plusieurs singles et albums sur différents petits labels, il décide finalement de se consacrer à sa carrière solo. Il enregistre son premier album, Blood Visions, pour In The Red, avant de signer sur Matador Records. Le label sort aujourd'hui cette compilation de tout les singles que Jay Reatard a enregistré pendant l'année.
Oui, parce qu'il faut savoir que le garçon est prolifique. En effet, la légende veut qu'en plus de s'occuper de son blog, et de sa page myspace il compose une chanson par jour. UNE CHANSON PAR JOUR. A la fin de la semaine, il en choisit une qui finira sur un single, sur lequel Jay Reatard joue tout les instruments. Mais ce buzz alors... Est-il justifié ? Certes, on se rend bien compte que contrairement à ce que sous-entend son nom, Jay Reatard est loin d'être un attardé. Ou alors un de ces autistes de génie. Mais Bon, voilà... Génie... Relativisons. On reste tout de même dans le domaine du punk-pop, hyper Lo-Fi, à trois accords en trois minutes. Genre qui n'empêche absolument pas de toucher au génie, nous sommes d'accord. Mais, soyons sérieux, beaucoup se sont montrés beaucoup plus doués avant lui. Simplement, il faut reconnaître que pour composer des mélodies aussi évidentes, il faut avoir un minimum de talent.
Et puis les référence du garçon sont loin d'être mauvaises. Dès les premières mesure de See Saw, on pense au côté noisy-pop de Sonic Youth pour ces légères dissonances. Les guitares éléctro-acoustiques sursaturées évoquent évidemment le pré-grunge de Dinosaur Jr. Le côté bricolage foutraque de certaines chansons n'est pas sans rappeler les Pixies de Surfer Rosa, en particulier sur le morceaux Dead On Arrival. Osons une comparaison douteuse : Sur Always Wanting More, on pense à un autre attardé capable de marteler des refrains aussi fédérateurs... Andrew W.K. Oui... Bon... Sauf qu'ici, pas de second degré. Mais plutôt une sincérité toute naïve, clairement affichée. On décèle quelques vrais moments de grâce. Comme sur No Time, ou on est en présence du meilleur de ce que la pop-indé U.S est capable d'offrir. Le fantôme d'Elliott Smith n'est pas loin. Le reste du temps, Jay Reatard évoque beaucoup les buzzcocks ou leurs descendants direct, Supergrass. On a connu pires comparaisons.
Finalement, le vrai génie de Jay Reatard repose dans le fait que tout ça pourrait sonner très cheap. Avec son orgue Casio, ses accords aigrelets et ses rythmes basiques, il pourrait facilement passer pour un guignol tapant sur des instruments-jouets. Mais à l'instar d'un Daniel Johnston, il réussi à transcender ce qui, au départ, n'est qu'une musique de chambre. Au sens propre du terme. Il incarne ce vieux rêve qui dit : aujourd'hui ma chambre... Demain, le monde. Et quand on y réfléchie, c'est quand même pas rien.

mardi 14 octobre 2008

Allo ?

THE DANDY WARHOLS
Earth To The Dandy Warhols

C'est jamais agréable de dire du mal des gens qu'on aime. Et comment ne pas aimer les Dandy Warhols ? Certes le groupe semble se la péter un peu, mais il a toujours fait preuve d'une saine auto-dérision. Leur frère ennemi est Anton Newcombe du Brian Jonestown Massacre (si vous n'avez toujours pas vu le rockumentaire Dig ! Mais qu'est-ce que vous faites ?). Malgré sa signature sur la major Capitol, les ventes du groupe n'ont jamais été faramineuses, et son plus gros succès se fait en Europe. Enfin, sa musique recycle Velvet Underground, Rolling Stones, Blur et multiplie les références à la pop culture. A ce titre, ils ont probablement le meilleur nom de groupe. Tout ça a suffit aux Dandy Warhols pour être couronnés rois du cool.
Aujourd'hui sans maisons de disque, les Dandys sortent leur nouvel album Earth To The Dandy Warhols sur leur propre label, Beat The World. Tout ça en dit long sur la motivation définitivement intact du groupe. Oui, mais voilà : libéré de toute pression commerciale, le groupe se laisse aller et livre là un grand foutraque portenawak pas toujours inspiré. Alors comme on aime sincèrement les quatre de Portland, on se raccroche à ce qu'il y a à sauver. Le génial Wasp In The Lotus et le très bon Beast Of All Saints : psychédéliques et lourdement envapés dans la pure tradition Dandy Warhols. Les agréables melting-pop And Then I Dreamt Of Yes, ou Now You Love Me. Mais tout ça manque cruellement de consistance et cohabite de beaucoup trop près avec le très médiocre. A l'image de ce Welcome To The Third World, croisement funk-disco totalement raté entre les Clash de Sandinista et Lenny Kravitz imitant le Miss You des Stones. Triste. Mais le pire reste le très nul Musée Du Nougat final. 15 minutes de dialogues chuchotés sur fond de nappes de synthés à la Vangelis, en lieu et place de l'habituelle et jouissive cavalcade shoegazing-krautrock-psyché. Earth To The Dandy Warhols, bizarrement, n'est pas totalement désagréable. On se prends même à continuer de le poser sur la platine. Mais la plus-part du temps c'est pour avoir cette impression d'entendre une suite de jam sans cohérences et totalement indigne du groupe.
Ouais, "la terre aux Dandy Warhols" : On vous aime, mais la prochaine fois que vous redescendez, vous voulez pas venir avec un disque avec de vraies chansons dessus ?

Tout un programme

MOTÖRHEAD
Motörizer

Motörhead fait partie d'un club très select dont les membres, passés et présents, comptent également The Ramones, The Cramps, ou encore AC/DC pour ne citer que les plus connus. La particularité de ces groupes ? Depuis leurs débuts, ils sortent (ou ont sorti) inlassablement le même album. Sans que cela ne soit jamais redondant. Bien sûr, il y a eu des disques moins bons. Ne soyons pas totalement de mauvaise foi. Mais jamais il n'y en a eu de réellement mauvais. A partir du moment où un groupe trouve et répète une formule, finalement, la différence se joue dans l'intensité. Alors oui, on sait exactement ce qu'on va entendre à chaque fois que la bande de Lemmy sort un nouvel album. Même si depuis les débuts du groupe on a pu constater un certain durcissement du son, voire même une légère "métallisation", parfois. "Évolution" qui pourrait paraître anecdotique si elle ne prouvait pas de manière implacable que, là où d'autres tentent l'expérimentation hasardeuse (et parfois malheureuse) ou pire : ramollissent, Motörhead, 30 ans plus tard, ne lâche toujours rien. Et ce, sans pour autant dévier de sa ligne directrice : asséner un rock'n'roll particulièrement destructeur.
Alors, l'intérêt de ce nouveau Motörhead ? Puisqu'on parlait d'intensité, ce cru 2008 fait preuve d'une fougue devant laquelle beaucoup de jeunes groupes pourraient pâlir. Dès le premier morceau, on entre sur une autoroute de riffs 800 chevaux qui emmerdent les limitations de vitesses et les règles de bonne conduite. La rythmique n'envisage pas d'autre option que le tour de la question rock en quarante minutes. Et contrairement aux deux dernières livraisons (excellentes également) qui offraient de légères pauses, ici aucun ralentissement en vue. A peine si Lemmy regarde parfois dans le rétro, pour donner dans l'auto-citation (Teach You How To Sing The Blues ; "[...]Going To Brazil"... 1916, quelqu'un ?). Et pourquoi bouder son plaisir ? Parce qu'il est également là, l'intérêt de ce Motörizer. Le plaisir. Celui que l'on sent de la part de musiciens dont l'enthousiasme leur permet d'être toujours aussi pertinents. Et celui que l'on prend à se laisser griser par ce disque qui nous invite à partager sa profession de foi : "rock out, with your cock out".

jeudi 2 octobre 2008

Tout est dans le titre

WE OWE YOU NOTHING
Punk Planet : The collected interviews
Daniel Sinker

Il faut se rendre à l'évidence : En un peu plus de trente ans, le punk-rock a changé plus de vies que des siècles de philosophies et de religions réunies. Dernièrement plusieurs ouvrages, livres ou documentaires, se sont penchés sur l'histoire de ce véritable bouleversement culturel. Que ce soit d'un point de vue général, ou pour se concentrer sur une période précise du mouvement. Le livre qui nous intéresse aujourd'hui, We Owe You Nothing, est un recueil des meilleurs articles parus entre 1997 et 2000 dans la revue Punk Planet, sélectionnés par son créateur Daniel Sinker.
Retour au début des années 90. Le punk-rock connaît un certain regain d'intérêt, en grande partie grâce à l'explosion Nirvana. Résultat, les maisons de disques signent tout ce qui ressemble de près ou de loin à des jeunes en colères moulinant trois accords sur des tempos rageurs. A l'époque, la bible du mouvement s'appelle Maximum Rock'n'Roll. Et devant la "commercialisation" punk ambiante, le journal commence à donner dans l'élitisme. Jusqu'à décréter que tel groupe ou tel attitude n'est pas punk. Et quand Maximum Rock'n'Roll décide que vous n'êtes pas punk, vous êtes finis. De nombreuses personnes à la démarche pourtant sincère se font ainsi écarter par pur snobisme mal placé.
Parmi les lecteurs assidus du journal, Daniel Sinker. En 1994, à 19 ans, il est inscrit à l'Art Institute de Chicago, est incapable de garder un boulot et est obsédé par le punk-rock. Et plus particulièrement par l'idée initiale que le punk-rock est accessible à tous. Qu'il ne connaît pas de barrières. Le punk-rock, au départ, dit que tout le monde peut prendre part au mouvement. Autant dire qu'il n'accepte pas la démarche arbitrairement sélective orchestrée par Maximum Rock'n'Roll. Et le fait que certains de ses amis se voient dénigrés par quelques journalistes prétentieux n'aide pas la situation. Alors Daniel va se poser la question essentielle : "Pourquoi" ? "Pourquoi est-ce que moi, je ne pourrais pas publier un magazine qui reflète ce qu'est vraiment la culture punk" ? Ce "pourquoi", Daniel Sinker va tout faire pour lui apporter une réponse. La première, c'est évidemment : Do It Yourself ! Le fameux "fais le toi-même" qui est devenu la devise des punks dès 1976, et qui a été totalement affirmée dans les années 80, par la scène punk-hardcore américaine. C'est ainsi que démarre Punk Planet. Et ce "pourquoi" va devenir le principal moteur, la motivation, du journal. Entouré de collaborateurs aussi passionnés que lui, et venant d'horizons assez divers, Daniel Sinker va aller à la rencontre de ceux qui sont la culture punk. Qu'ils soient musiciens, illustrateurs, patrons de labels indépendants, distributeurs, producteurs et même universitaires/chercheurs, ils racontent tous "pourquoi" ils font ce qu'ils font, dans des interviews qui ressemblent beaucoup plus à de véritables entretiens qu'à un simple formulaire questions/réponses. Ainsi on parle évidemment musique, mais également des différents modes de pensés qui forment le mouvement punk-rock. Parmi les chapitres les plus intéressants : les entretiens avec Kathlyn Hanna et Sleater Kinney, sur le mouvement Riot Grrrl et la place des femmes dans le monde machiste du rock ; Les entrevues avec tous les membres de Black Flag racontant chacun leur vision de l'histoire du groupe ; On passe de Jello Biafra à Noam Chomski, sans que cela soit choquant. Parce qu'au fond les motivations de ces personnes sont les mêmes. Agir autrement ; Remettre en cause ; Questionner. "Pourquoi" ? On y revient, encore et toujours. Au fil des pages, on croise quelques contradictions mais jamais une incohérence. Même dans le surprenant discours très capitaliste d'un Frank Kozik (illustrateur et fondateur du label Man's Ruin), ou la diatribe Violemment anti-corporatiste délivrée par l'intransigeant Steve Albini (producteur et musicien qu'on ne présente plus vraiment).
En 2007, le numéro 80 de Punk Planet parait. Sur la couverture, on peut lire cette phrase : "Ceci est le dernier numéro de Punk Planet, maintenant c'est à vous de mener le combat". Le témoignage que représente We Owe You Nothing, par les sujets abordés et les réflexions qui en ressortent, nous rappelle que le punk-rock n'est pas seulement un genre musical. C'est un véritable mouvement culturel. Un mode de vie. Parallèle, mais pas détaché. En cela, ce livre est non seulement l'un des plus passionnants sur le sujet, mais probablement le plus inspirant.