mercredi 27 mai 2009

Noir, c'est noir

THE HORRORS
Primary Colours

Il y a deux ans, les anglais de The Horrors créaient la sensation rock du moment avec leur premier album, Strange House. Grâce à son mélange garage-punk-goth (et son look adéquat), le groupe réussissait là où les Eighties Matchbox B-Line Disaster avaient malheureusement échoué 5 ans plus tôt (et ce, en puisant dans les mêmes influences : Cramps, Bauhaus, Birthday Party, surf-rock…). L’art du bon moment. Pas uniquement. Soyons honnêtes, passé la hype, les Horrors pouvaient déjà être considérés comme un excellent groupe aux chansons très efficaces. Restait à savoir comment ils allaient consolider leur discographie. Répéter la même formule, comme tout bon garage band qui se respecte, ou jouer l’évolution et la surprise ?
Déjà, le premier single « A Sea Within A Sea » sorti quelques semaines avant l’album avait de quoi surprendre. Dépassant les 7 minutes, le morceau sonne comme une jam krautrock entre Joy Division et Kraftwerk. Ambiance glauque, arrangements richement minimalistes, mélodie entêtante, réussite incontestable. Ensuite, alors que la pochette de leur premier album (en forme de clin d’œil aux New-York Dolls) semblait dire : « Nous voilà, tels que nous sommes», le flou de celle de Primary Colours (en plus de la référence à Pornography de Cure) annonce clairement : « Nous vous avons berné. Nous sommes insaisissables ».
Pied de nez totalement confirmé dès les premières secondes de ce deuxième album. Et pas qu’un peu. En s’enfermant pendant des semaines dans un local sans fenêtres, pour composer et répéter, les cinq anglais ont fait subir une noire transformation à leur musique. Et sont passés du garage-punk 60’s au post-rock/batcave de la fin des années 70. Le tout sous guitares shoegaze poussées dans des limites électriques rarement entendues. Après les rythmes zombis dansants de leur premier album, les Horrors ont décidé de soigner les ambiances. Et de les faire de préférence bien sombres (« Mirror’s Image », « Scarlet Fields »). Le groupe est cultivé et connaît son histoire du rock. Ainsi, le voilà qui s’inscrit dans la lignée de ce qu’il s’est fait de mieux en matière de spleen musical britannique. Des dissonances des Jesus And Mary Chain à l’hypnotisme des Psychedelic Furs, en passant par la mélancolie d’Echo And The Bunnymen. Mais d’autres inspirations se cachent dans les recoins ténébreux de ces chansons : Les décidemment inévitables My bloody Valentine, pour les guitares ; Et sur « Do You Remember », le groupe imagine avec brio une version gothique des Stone Roses.
Là où on ne peut que saluer le talent de ces jeunes gens, c’est qu’à aucun moment cette évolution ne semble incongrue. Tout d’abord, parce que les influences 60’s n’ont pas totalement disparues et permettent donc un certain liant : Le passage parlé de « Who Can Say » (formidable chanson de rupture) où le chanteur Faris Rotter n’hésite pas à citer un extrait d’un texte du girl group The Shangri-La’s ; Ou le rythme de « I Only Think Of You », fortement inspiré de celui des chansons des Ronettes. L’autre élément, et certainement le plus important, réside dans la production du disque. Certains, parmi les plus chagrins, avaient reproché le trop plein de producteurs (et de production) de Strange House. Cette fois-ci, les Horrors ont travaillé essentiellement avec Geoff Barrow (Portishead) et ont considérablement homogénéisé leur son. A tel point que sur l’intégralité de ce disque, le groupe maîtrise parfaitement cet équilibre rare où tous les instruments se fondent dans un magma sonique tout en restant parfaitement identifiables. Les guitares lézardent les remparts gothiques installés par les claviers, alors que la basse, froide comme l’acier, colle à une batterie macabre pour soutenir le tout. Au milieu de ce sombre maelstrom psychédélique, la voix grave, inquiétante et tendue de Faris, bien décidé à se faire une place dans la catégorie des chanteurs à gorge caverneuse.
Devant ces ambiances crépusculaires, on pourrait regretter la furie punk d’un « Sheena Is A Parasite » ou la fougue d’un « Count In Five ». Pas longtemps. Le groupe sait faire preuve d’une irritation contenue (« Three Decades ») qui laisse parfois éclater l’orage. A l’image de ce « New Ice Age », dont la rage froide n’est pas sans rappeler celle de Joy Division (est-ce un hasard si le titre même de la chanson fait échos au « Ice Age » du même groupe ?).
Beaucoup ont trop facilement rangé The Horrors dans la catégorie des « groupes qui font plus attention à leur look qu’à leur musique ». Ils prouvent aujourd’hui qu’ils sont de véritables musiciens, inspirés et ambitieux, et s’imposent définitivement dans le trio de tête du brit-rock contemporain (avec les Arctic Monkeys et The Rascals).

(Pour l’anecdote amusante, on notera que les Horrors sont peut-être le premier groupe à effectuer un changement de line-up en gardant les mêmes membres : Spider Webb, et Tomethy Furse, respectivement clavier et bassiste sur le premier album, ont décidé de s’échanger leurs instruments sur ce nouvel enregistrement.)

Grosse déception

THE VON BONDIES
Love, Hate And Then There's You

Qui se souvient encore des Von Bondies ? A part ceux qui se rappellent que leur leader, Jason Stollsteimer s’est fait un jour méchamment casser la gueule par Jack White ? Pas grand monde. Dommage, c’est oublier les deux excellents premiers albums de ce groupe mixte (deux gars, deux filles) de Detroit : Lack Of Communication (2001, entre garage-rock swampy et rhythm’n’punk crasseux) ; Et Pawn Shoppe Heart (2004, plus indé, moins garage) sur lequel on trouve leur fabuleux single "C’mon, C’mon". Le genre de morceaux à rendre « Smells Like Teen Spirit » et « 7 Nation Army » jaloux.
De manière tout à fait surprenante (quoique…), les Von Bondies ratent leur rendez-vous avec le succès. Et après ? Plusieurs années de galères classiques : Les labels (d’une major on repasse sur un indé) ; Le line-up (la guitariste et la bassiste se cassent. Aussitôt remplacées par deux autres filles -visiblement, on tient à la mixité-).
Et voilà qu’en 2009, les Von Bondies réussissent enfin à sortir ce troisième album. Love, Hate And Then There’s You, couvre évidemment les thèmes chers au groupe. Quoi, le titre de l’album n’est pas assez explicite pour vous ? Alors disons qu’ici, on parle d’amours déchirées, désir de mort typique de la nostalgie adolescente et volonté de rédemption. Autre volonté, celle d’affirmer le retour (se voulant) gagnant du groupe. Et c’est le « This Is Our Perfect Crime » d’ouverture qui s’y colle. Plus remonté que jamais, cette grande gueule de Stollsteimer n’hésite pas à présenter sa bande comme les petits rois de l’underground. Oui, mais. Jusque là, les Von Bondies faisaient tout ça sur de solides compos aux références qui ne l’étaient pas moins (entre Cramps, Gun Club et Nirvana, pour faire court). Aujourd’hui, un malheureux virage lorgnant un peu trop vers le college-rock nous empêche d’apprécier totalement la chose. Le syndrome Kings Of Leon, en quelque sorte.
Bon, ne soyons pas totalement mesquins, on trouve encore ça et là des mélodies entêtantes sur des riffs efficaces (« Shut Your Mouth »), des refrains aux chœurs féminins séduisants (« Blame Game ») et une énergie communicative (« She’s Dead To Me », « Pale Bride », « I Don’t Wanna »). Et puis il y a toujours la voix de Jason Stollsteimer. Absolument envoûtante lorsqu’il s’agit de crier les déchirements de son cœur. Cet élément à lui seul, nous ferait presque accepter les fautes de goûts qui parsèment cet album. Presque.